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Reportage

Les femmes syriennes font face aux risques de sécurité pour assurer la médiation des conflits locaux

17 octobre 2022
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Depuis plus d’une décennie, le conflit prolongé en Syrie a fait d’innombrables victimes, a déplacé des millions de personnes tant dans le pays même qu’à l’extérieur et a provoqué la destruction d’une grande partie de ses infrastructures. Les efforts de médiation internationale visant à mettre fin au conflit ont largement échoué, en partie en raison du fait que les dynamiques locales qui contribuent à alimenter la crise sont souvent négligées par les médiateurs officiels. Les efforts de médiation visant à résoudre les conflits inter- et intra-communautaires et à répondre aux préoccupations locales sont donc essentiels pour faire progresser les efforts de rétablissement de la paix menés par les acteurs nationaux.

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Des femmes récupèrent des matériaux utilisables dans des parties endommagées de la place Al-Hatab dans le vieux quartier d’Alep, au nord de la Syrie, février 2017. Photo : EPA/Youssef Badawi
Des femmes récupèrent des matériaux utilisables dans des parties endommagées de la place Al-Hatab dans le vieux quartier d’Alep, au nord de la Syrie, février 2017. Photo : EPA/Youssef Badawi
Des femmes récupèrent des matériaux utilisables dans des parties endommagées de la place Al-Hatab dans le vieux quartier d’Alep, au nord de la Syrie, février 2017. Photo : EPA/Youssef Badawi

Les femmes syriennes ont joué un rôle déterminant dans le processus de médiation de divers conflits qui ont affecté leurs communautés. La plupart des femmes médiatrices syriennes sont des « médiatrices initiées », ce qui signifie qu’elles ont un certain lien avec le différend qu’elles traitent et elles sont perçues comme fiables et crédibles par les parties en conflit. En tant que médiatrices initiées, les femmes font preuve de deux points forts en permanence : la capacité à construire ou à tirer parti des relations qu’elles entretiennent, et la possession de connaissances détaillées sur les conflits et les parties qui y sont impliquées.

Des recherches menées dans la région montrent que les conflits changent souvent les rôles de genre socialement attribués et permettent aux femmes de jouer un rôle plus visible dans la médiation locale. C’est particulièrement le cas en Syrie, où les restrictions aux agissements des hommes et les risques qu’ils soient arrêtés ont créé la possibilité pour les femmes de participer à des négociations sur des questions cruciales, qui vont de la fourniture de services aux cessez-le-feu.

Négociation des cessez-le-feu et de la libération des détenus

Les femmes en Syrie ont participé à un certain nombre d’efforts de médiation liés aux assiègements et aux cessez-le-feu. Par exemple, au début de la guerre, alors que le district de Zabadani, au nord-ouest de Damas, commençait à tomber sous le contrôle des forces de l’opposition, il a été assiégé par le gouvernement. Les autorités ont demandé que les hommes remettent leurs armes et se rendent, ce qui signifie que seules les femmes pouvaient se déplacer en toute sécurité à travers les lignes de contrôle. Bien qu’avant la guerre, les femmes de Zabadani étaient généralement censées se concentrer sur les responsabilités de leur foyer, les restrictions et les risques auxquels les hommes ont soudainement été confrontés ont modifié ces dynamiques et ont rendu acceptable – et même nécessaire – pour les femmes de s’impliquer dans les négociations avec les forces gouvernementales.

En intégrant rapidement ce nouveau rôle, un groupe de femmes de Zabadani se sont réunies et ont lancé un processus de médiation avec les forces assiégeantes afin de négocier la fin du siège ainsi qu’un éventuel cessez-le-feu. Avant le siège, ces femmes n’étaient pas des figures éminentes dans la communauté : « La plupart de ces femmes se sont impliquées parce que leurs maris avaient rejoint les forces d’opposition et étaient recherchés par le gouvernement. Ces femmes étaient principalement des femmes au foyer et n’avaient pas eu de rôle formel dans la communauté, mais elles ont pris leur importance parce qu’elles voulaient protéger leurs maris », a déclaré Sameh Awad*, un expert de la consolidation de la paix connaissant bien la situation.

Elles ont réussi à négocier un cessez-le-feu – avec succès au départ, mais échouant après en raison de l’évolution du contexte politique. Pourtant, pendant un certain temps, « les femmes ont réussi à s’assurer que les civils étaient protégés et évacués », a expliqué Awad*.

Les femmes médiatrices forment souvent des coalitions informelles avec d’autres femmes comme un moyen stratégique destiné à renforcer leur voix dans les négociations. Par exemple, après avoir entendu une rumeur selon laquelle les factions armées prévoyaient de tuer un groupe de détenus dans la ville nord-ouest d’Idlib, un groupe de professeurs ont travaillé pour convaincre un groupe plus large de femmes, y compris les mères des détenus, d’approcher le poste de commandement du chef du bataillon. La confrontation a pris fin quand le chef des factions a accepté de s’entretenir avec les représentants du conseil militaire et, un mois plus tard, les détenus ont été libérés dans le cadre d’un accord d’échange.

Faire face aux risques de sécurité pour accéder aux biens et aux services

De nombreux hommes en âge de s’engager dans l’armée risquent d’être recrutés lorsqu’ils retournent dans des zones contrôlées par le gouvernement. En conséquence, les femmes sont plus susceptibles de retourner que les hommes, et les femmes et les enfants retournent souvent d’abord pour régler les dettes en matière de logement, de terres et de biens et de documents administratifs, et pour évaluer les conditions et les services disponibles dans la région. À leur retour, elles doivent souvent négocier des réclamations complexes à propos de leurs biens fonciers et leur accès aux services.

Les femmes syriennes ont également mené des efforts de médiation avec les forces gouvernementales pour résoudre les problèmes de sécurité et de fourniture de services dans les zones précédemment contrôlées par l’opposition. « Le gouvernement a insisté sur le fait que les hommes devaient accomplir leur service militaire, et de nombreux jeunes hommes ont pris peur à l’idée d’être identifiés dans la sphère publique », a expliqué Awad*. « Ainsi, les femmes se sont manifestées pour explorer la mesure dans laquelle les discussions avec les nouvelles autorités de la région étaient possibles. Au cours de ces négociations, elles ont discuté du relèvement rapide de leurs régions ».

Un exemple de ce type de médiation s’est produit dans le district d’Al-Kiswah, au sud de Damas. Après qu’Al-Kiswah soit repassé sous le contrôle gouvernemental, les femmes se sont engagées de manière très discrète dans la médiation avec les autorités. Comme à Zabadani, de nombreux hommes ne pouvaient pas s’aventurer hors de leur demeure sans risquer d’être arrêtés, ce qui a poussé les femmes à adopter un rôle de négociatrices : « Au nom de leurs communautés, les femmes ont pris contact avec les partis politiques pour créer un point d’entrée à partir duquel obtenir des services, puis elles ont pris un rôle en matière de négociation de la fourniture de services, d’achat de récoltes, d’engrais à utiliser pendant la saison suivante, d’ouverture de l’école locale et de réparation du dispensaire de médecine locale », a déclaré Awad*.

Les efforts de ces femmes ont été particulièrement vitaux, car des domaines tels que Al-Kiswah ont initialement reçu très peu de soutien extérieur. L’aide humanitaire était extrêmement limitée, et il n’y avait pas de services gouvernementaux disponibles. Dans ce contexte difficile, « les femmes ont joué un rôle important dans la normalisation de la vie dans ces régions – il s’agissait d’un espace de la société civile qui n’était pas de type « ONG » ou financé par les donateurs : il était animé par des motifs de survie. Ces intervenantes sont apparues par nécessité parce qu’elles voulaient que leurs communautés survivent », a déclaré Awad*.

Renouer le lien social

Quelques années après le début du conflit, Mobaderoon, une organisation de la société civile dirigée par des femmes située à Damas, a noté une augmentation de la violence locale résultant de la fracture des relations sociales et du ressentiment envers les Syriens déplacés internes qui étaient arrivés dans la capitale. Pour lutter contre cette violence, l’organisation a formé des comités locaux composés de dirigeants communautaires, de mukhtars, d’autres membres influents de la communauté tels que les enseignants et les militants de la société civile, et des résidents ordinaires. Elle a établi des espaces neutres où les gens pouvaient se rencontrer et discuter des problèmes affectant leurs quartiers, et où ils pouvaient renforcer leur confiance et leurs compétences pour résoudre ces problèmes.

Après un certain temps, cette organisation dirigée par des femmes a élargi son travail à Tartus, une ville côtière de l’ouest de la Syrie, et elle s’est associée à une autre organisation dirigée par des femmes qui jouit d’un lien et d’une présence solides dans la région. Leur approche a changé un peu : « Elles ont concentré leurs efforts sur certains quartiers qui avaient accueilli un grand nombre de personnes déplacées venant d’autres gouvernorats et où les relations entre les arrivants et les populations hôtes étaient tendues et fracturées », a déclaré Farah Hasan*, un membre de Mobaderoon. « En raison de la guerre et de l’afflux de personnes déplacées, il n’y avait pas de services ou pas assez de services. Dans ces endroits, les jeunes accusaient les personnes déplacées d’être responsables de la guerre parce qu’elles provenaient de zones contrôlées par l’opposition, et ils se sont livrés à des attaques violentes contre ces personnes déplacées dans le camp voisin. »

Cette violence était en train de créer une grave instabilité dans la région. Pour y remédier, la directrice de l’organisation Tartus a lancé une initiative visant à améliorer les relations entre la communauté hôte et les personnes déplacées et à mettre fin aux attaques contre les résidents du camp.

« Elle a rencontré des membres influents de la communauté et des agents économiques locaux pour les convaincre que le camp de personnes déplacées devrait être intégré dans la communauté afin que les personnes déplacées puissent participer à l’économie locale », a déclaré Hasan*. « Elle a également lancé des réunions sociales régulières entre les femmes déplacées et les femmes de la communauté hôte pour discuter de questions telles que la préparation des repas, afin de renforcer la confiance entre les deux parties.

Par le biais de négociations en cours avec les dirigeants communautaires, les gens d’affaires, les femmes déplacées et celles de la communauté hôte, les attitudes ont lentement changé et les quartiers ciblés de Tartus ont été témoins de différences notables dans le traitement des personnes déplacées. Ces dernières ont également signalé qu’elles subissaient moins de harcèlement et de violence de la part des membres de la communauté hôte, que leurs enfants étaient mieux acceptés dans les écoles, et que les opportunités économiques étaient plus grandes.

Ce ne sont là que quelques exemples de la façon dont les femmes syriennes ont initié la médiation des conflits et ont contribué à rétablir la cohésion sociale dans leurs communautés. De nombreux autres efforts de médiation passent inaperçus. L’invisibilité et la marginalisation des efforts des femmes syriennes signifient que leur travail est moins documenté et compris, ce qui représente un défi pour ceux qui souhaitent les soutenir. La reconnaissance des femmes syriennes pour leurs réalisations est une première étape importante dans l’exploitation de leur potentiel de médiation pour l’instauration d’une paix durable et inclusive en Syrie. Pour en savoir plus sur la façon dont les femmes médiatrices syriennes doivent affronter des normes sociales complexes, des sensibilités politiques et des risques de sécurité dans la résolution des conflits, ainsi que sur la meilleure façon de les soutenir, lisez notre nouveau rapport.

* Les noms ont été modifiés pour protéger la vie privée des personnes

Sujets

  • Paix et sécurité
  • Conflit, guerre
  • Médiation et règlement des conflits
  • Consolidation de la paix
  • États arabes / Afrique du Nord
  • République arabe syrienne

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